Scandale Shein, Black Friday : et si la Normandie traçait enfin un autre chemin pour le textile ?
Le scandale Shein, qui éclate en pleine frénésie du Black Friday, n’est pas un accident. C’est le symptôme d’une industrie textile mondiale qui court à sa perte. Oxfam le documente clairement dans son analyse de la fast fashion : production démesurée, impacts environnementaux colossaux, violation des droits humains… tout y est. Cette filière, c’est LA caricature d’une filière mondialisée issue d’un capitalisme ultra libéral débridé où chaque pays s’est spécialisé dans une étape de production pour faire des économies d’échelle avec pour seuls critère le prix le plus bas possible pour un maximum de marge. De la récolte de la fibre à l’achat de sa “fringue” en passant par le tissage, le filage et la teinture, la couture et la vente… il n’y a rien qui va !
En tant qu’acteurs normands engagés, nous ne pouvons plus détourner le regard.
Nous avons, ici en Normandie, la capacité – et la responsabilité – de faire autrement.
Une filière de la fast fashion où rien ne va!
À l’heure où les vidéos, articles et enquêtes témoignent des conditions de travail dans la fast fashion et l’ultra fast fashion, l’envers du décor ne fait plus illusion. Et pendant que le Black Friday encourage l’achat compulsif, c’est tout un système qui se dérègle. Chaque année, 130 milliards de vêtements sont produits dans le monde et les conséquences sont atroces :
- 1,2 milliard de tonnes de CO₂ émises par l’industrie textile — plus que l’aérien et le maritime combinés.
- 7 500 litres d’eau pour fabriquer un seul jean, soit une centaine de douches prises pour une personnes.
- 20 % de la pollution mondiale des eaux douces liée à la teinture textile.
- Moins de 1 % des textiles réellement recyclés en nouveaux vêtements.
- 0,18cts revient au travailleur sur un t-shirt de fast-fashion à 27 euros contre 21 au distributeur.
Fermer les robinets de la surproduction : l’enjeu central que personne ne veut regarder
Le cœur du problème n’est pas seulement comment on produit, mais combien on produit. L’industrie textile a ouvert les robinets de la surproduction à un niveau totalement absurde : 130 milliards de vêtements fabriqués chaque année, c’est bien plus que ce que l’humanité peut porter, réparer, revendre ou recycler. Et parce qu’on fabrique trop, il faut ensuite écouler coûte que coûte : promotions permanentes, collections toutes les deux semaines, marketing agressif, Black Friday, micro-influence, lobbying, livraisons gratuites, retours illimités… Toute la machine de la fast fashion n’existe que pour absorber ce trop-plein.
Tant que ces robinets restent ouverts, toutes les solutions en aval (recycler, trier, réparer, revendre) ne font que vider la baignoire avec une petite cuillère. On ne peut pas rattraper une inondation en gérant seulement les dégâts tant que la fuite continue : il faut couper l’arrivée d’eau. Autrement dit : réduire drastiquement la production. C’est le vrai sujet, celui que ni les géants du secteur ni les plateformes de fast fashion ne veulent aborder, parce que leur modèle économique repose sur l’abondance, l’excès et l’écoulement massif. Sans maîtrise des volumes, aucun modèle de filière textile ne sera jamais soutenable.
En Normandie, des acteurs s’organisent et inventent autre chose
Heureusement, le territoire normand n’est pas spectateur. Il bouge.
Des entreprises locales repensent la création, la fabrication, la distribution et le réemploi.
Des structures de l’ESS développent la seconde main, le réemploi, la réparation.
Des citoyen·nes choisissent de consommer moins et mieux, d’encourager les créateurs locaux et les filières transparentes.
La Normandie dispose déjà des briques essentielles d’une filière textile durable :
Ateliers et savoir-faire locaux
- L'Atelier la filière : située à Caligny (61) , c’est une marque engagée, entourée de tondeurs, d’éleveurs et de partenaires transformateurs pour sublimer la laine et redonner une vraie valeur qualitative à cette matière délaissée.Elle a à cœur de valoriser la laine d’éleveurs locaux en structurant une filière du territoire normand.
- MIJUIN : cette marque normande a pour mission de faciliter l'accès au lin en circuit court. Toutes les étapes, du champ à la confection en passant par la filature et le tissage, sont réalisées en France.
- KaP Crea : marque artisanale engagée en Normandie (Cotentin) qui utilise des tissus upcyclés pour créer des sacs et accessoires uniques, tout en valorisant des savoir-faire locaux.
- La Manufacture Circulaire du Cotentin : située à Cherbourg, c’est un tiers-lieu textile qui permet à la fois de s’informer sur le textile responsable, de former aux métiers textiles et de produire localement des vêtements ou accessoires avec une démarche circulaire.
- SaoBio : premier distributeur Normand de marque labellisée bio et équitable pour une démarche “Stylée et engagée”.
Solutions de réemploi et de collecte
- GEBETEX Tri Normandie : centre de tri textile basé à Vernon (27), qui traite jusqu’à 18 tonnes de textile par jour. Il trie les vêtements pour du réemploi ou pour les orienter vers le recyclage textile (chiffons, isolation, rembourrage…). NECI
- Les Ressourcerie et recyclerie locales (liste non exhaustive!): Comme Resistes à Rouen, La Chiffo à Caen ou Afere dans la Manche et tous les adhérents du CRAR Normandie impliqués dans la filière textile
Dynamiques associatives fortes
- Le CRAR Normandie, le réseau normand regroupe les Ressourceries, les recycleries, tous les acteurs du réemploi solidaire ainsi que les collectivités. Toutes ces structures œuvrent localement à la prévention des déchets, en collectant, triant, réparant et revendant des objets de seconde main à prix solidaire.
- Normandie Equitable qui regroupe des professionnels engagés à différents stade de la filière et propose un parcours d’accompagnement à destination des jeunes “Sapé comme jamais !”.
Ces exemples montrent que la Normandie n’est pas en reste. Il y a déjà des briques solides — ateliers, collecte, recyclage, relocalisation — sur lesquelles s’appuyer pour densifier une filière textile locale et écoresponsable.
Passer de l’inaction individuelle à l’action collective
Le triangle de l’inaction, c’est un modèle qui explique pourquoi, face aux enjeux écologiques et sociaux, rien ne bouge vraiment. Il repose sur un jeu de ping pong à trois acteurs : les citoyens, les entreprises et les pouvoirs publics qui se renvoient la balle de la responsabilité.
- Les citoyens disent : “Je veux bien changer, mais tant que les marques et les politiques ne bougent pas, je ne peux pas faire grand-chose.”
- Les entreprises disent : “On ferait mieux, mais les consommateurs ne sont pas prêts à payer, et il n’y a pas de règles.”
- Les politiques disent : “On attend que la société soit prête et que le marché évolue.”
Résultat : chacun attend que les deux autres commencent — et personne n’agit vraiment.
C’est ce blocage qu’il nous faut renverser pour passer au triangle de l’action : où chacun, à son niveau, devient moteur plutôt que spectateur. ».
Citoyens
→ Choisir la seconde main, la réparation, les matières et produits éco-responsables.
→ Exigez transparence et cohérence.
→ Soutenir les acteurs locaux et responsables.
Entreprises
→ Allonger la durée de vie des produits.
→ Coopérer avec les ateliers normands.
→ Rendre visibles les conditions de production.
Collectivités & politiques
→ Imposer des quotas et mettre des taxes sur les produits qui ne respectent pas l’environnement et la justice sociale
→ Soutenir les filières locales, réparation et réemploi.
→ Mettre la commande publique au service du textile durable.
→ Encourager la réglementation ambitieuse à la l’instar de la proposition de loi “Réduire l’impact environnemental de l’industrie textile”,
Tel que présenté, nous pourrions penser que le pouvoir de chaque typologie est justement réparti, or les citoyens et citoyennes agissent dans un cadre légal qui permet aux entreprises de déverser des millions de tonnes de produits peu soucieux de l’humain et de l’environnement qu’il faut écouler par n’importe quel moyen.
Alors, ce sera en alignant équitablement ces trois forces que la Normandie peut devenir un territoire pilote d’un textile responsable.
Conclusion : ne laissons pas Shein et ses compères de la (ultra) Fast Fashion écrire l’avenir du textile
Le scandale Shein et la mécanique du Black Friday nous rappellent une chose essentielle : si nous ne décidons pas du modèle textile que nous voulons, d’autres le feront pour nous — au détriment de la planète et des droits humains.
La Normandie a les ressources, les compétences et l’énergie citoyenne pour construire une filière textile éthique, durable et ancrée dans son territoire.
Il ne manque qu’une chose : notre volonté collective.
Faisons du textile normand un moteur de transition, pas une victime de la fast fashion. Passons de l’inaction individuelle, chacun de son côté, à l’action collective.

